Le passeur d'eau, les mains aux rames, A
contre flot, depuis longtemps, Luttait, un roseau vert entre les
dents.
Mais celle hélas! qui le hélait Au delà des
vagues, là-bas, Toujours plus loin, par au delà des vagues, Parmi les
brumes reculait.
Les fenêtres, avec leurs yeux, Et le cadran
des tours sur le rivage Le regardaient peiner et s'acharner De tout son
corps ployé en deux Sur les vagues sauvages.
Une rame soudain cassa Que le courant
chassa, A flots rapides, vers la mer.
Celle là-bas qui le hélait Dans les brumes
et dans le vent, semblait Tordre plus follement les bras Vers celui qui
n'approchait pas.
Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
Se prit à travailler si fort Que tout son corps craqua d'efforts Et
que son cœur trembla de fièvre et d'épouvante.
D'un coup brusque, le gouvernail cassa Et le
courant chassa Ce haillon morne, vers la mer.
Les fenêtres sur le rivage Comme des yeux
grands et fiévreux Et les cadrans des tours ces veuves Droites de mille
en mille, au bord des fleuves, Suivaient, obstinément Cet homme fou, en
son entêtement A prolonger son fol voyage.
Celle là-bas qui le hélait, Dans les brumes,
hurlait, hurlait, La tête effrayamment tendue Vers l'inconnu de
l'étendue.
Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
Planté dans la tempête blême Avec l'unique rame, entre ses mains,
Battait les flots, mordait les flots quand même. Ses vieux regards
halluciné
Voyaient les loins 'illuminés D'où lui
venait toujours la voix Lamentable, sous les cieux froids.
La rame dernière cassa Que le courant chassa
Comme une paille, vers la mer.
Le passeur d'eau, les bras
tombants S'affaissa morne sur son banc, Les reins rompus de vains
efforts, Un choc heurta sa barque à la dérive, Il regarda, derrière lui,
la rive: Il n'avait pas quitté le bord.
Les fenêtres et les cadrans Avec des yeux
fixes et grands Constatèrent la fin de son ardeur Mais le tenace et vieux
passeur Garda quand même encore pour Dieu sait quand Le roseau vert
entre ses dents.
Emile Verhaeren, Les Villages
Illusoires, 1895.
Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de
Flandre, En un petit village où des murs goudronnés Abritent des marins
pauvres mais obstinés, Sous des cieux d’ouragan, de fumée et de
cendre.
Les marais noirs, les bois mornes, et les champs
nus, Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie, Et les aurores d’encre
et les couchants de suie, Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien
connus.
Toujours l’énorme escaut roula dans ma
pensée. L’hiver, quand les glaçons où se miraient les astres Craquaient et
charriaient leurs blocs vers les désastres, J’étais heureux et fort d’une
joie angoissée.
L’été, les bateaux lourds qui trouaient les
lointains Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes, Que
mon cœur exalté ne vibrait en moi-même Pour quelque lutte intense et quelque
grand destin.
Les mobiles brouillards et les volants
nuages, De leurs gestes puissants m’ont ainsi baptisé, Et mon corps tout
entier s’est comme organisé Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs
orages.
O vous, les pays d’or et de douce
splendeur! Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves Tentent
parfois encor mes désirs et mes rêves, C’est la Flandre pourtant qui retient
tout mon cœur.
Emile Verhaeren, Les Plaines, 1911.
Chaque heure, où je songe à ta bonté Si simplement profonde, Je
me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard Vers la douceur
de ton regard, Et de si loin vers tes deux mains tendues, Tranquillement,
par à travers les étendues!
J’avais en moi tant de rouille tenace Qui
me rongeait, à dents rapaces, La confiance.
J’étais si lourd, j’étais
si las, J’étais si vieux de méfiance, J’étais si lourd, j’étais si
las Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse
joie De voir tes pieds illuminer ma voie, Que j’en reste tremblant encore
et presque en pleurs Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
Emile Verhaeren, Les Heures Claires, 1896.
L'Escaut
Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil, Remue, en ses
mains d'eau, du gel et du soleil; Et celui-là étale, entre ses rives brunes,
Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune;
Et cet autre se
jette à travers le désert, Pour suspendre ses flots aux lèvres de la
mer ; Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes Et tout à
coup s'allument, Figure un Wahallah de verre et d'or, Où des gnomes velus
gardent les vieux trésors. En Touraine tel fleuve est un manteau de gloire.
Leurs noms ? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire. Gestes de
Dieux, cris de héros, marches de Rois, Vous les solennisez du bruit de vos
exploits. Leurs bords sont grands de votre orgueil: des palais vastes Y
soulèvent jusques aux nuages, leur faste. Tous sont guerriers : des
couronnes cruelles S'y reflètent - tours, burgs, donjons et citadelles
- Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls. Il n'est qu'un
fleuve, un seul, Qui mêle au déploiement de ses méandres Mieux que de la
grandeur et de la cruauté, Et celui-là se voue au peuple - et aux cités Où
vit, travaille et se redresse encor, la Flandre !
Tu es doux ou rugueux,
paisible ou arrogant, Escaut des Nords - vagues pâles et verts rivages
- Route du vent et du soleil, cirque sauvage Où se cabre l'étalon noir
des ouragans, Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides, Où l'été
luit dans l'or des facettes rapides Que remuaient les bras nerveux de tes
courants.
T'ai-je adoré durant ma prime enfance ! Surtout alors qu'on
me faisait défense De manier Voile ou rames de marinier, Et de rôder
parmi tes barques mal gardées. Les plus belles idées Qui réchauffent mon
front, Tu me les as données : Ce qu'est l'espace immense et l'horizon
profond, Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées, Au va-et-vient de
tes marées, Je l'ai appris par ta grandeur. Mes yeux ont pu cueillir les
fleurs trémières, Des plus rouges lumières, Dans les plaines de ta
splendeur. Tes brouillards roux et farouches furent les tentes Où
s'abrita la douleur haletante Dont j'ai longtemps, pour ma gloire,
souffert;
Tes flots ont ameuté de leurs rythmes, mes vers; Tu m'as
pétri le corps, tu m'as exalté l'âme; Tes tempêtes, tes vents, tes courants
forts, tes flammes, Ont traversé comme un crible, ma chair; Tu m'as
trempé, tel un acier qu'on forge, Mon être est tien, et quand ma voix Te
nomme, un brusque et violent émoi M'angoisse et me serre la
gorge. Escaut, Sauvage et bel Escaut, Tout l'incendie De ma jeunesse
endurante et brandie, Tu l'as épanoui : Aussi, Le jour que m'abattra le
sort, C'est dans ton sol, c'est sur tes bords, Qu'on cachera mon corps,
Pour te
sentir, même à travers la mort, encor!
Je sais ta gloire, Escaut, violente ou sereine : Jadis,
quand la louve romaine Mordait le monde au cœur, La mâchoire de sa
fureur, Dans les plaines que tu protèges N’eut à broyer que pluie et boue,
que vent et neige, Et tes hommes libres et francs, De loin en loin, du
haut des barques, Lui laissèrent, à coups de javelots, la marque De leur
courage, au long des flancs. Une brume, longtemps, pesa sur ton
histoire : Bruges, Ypres et Gand règnent avant Anvers,
Mais aussitôt que ta cité monte, sa gloire Jette ton nom
marin aux vents de l’univers.
Tu es le fleuve immense aux larges quais, où trônent Les
banquiers de la ville et les marchands du port; Et tous les pavillons
majestueux des Nords Mirent leurs blasons d’or dans l’or de tes eaux
jaunes.
On construit ton clocher; et ses tonnants bourdons Livrent
bientôt dans l’air leur bataille de sons; Il monte, et chante, et règne, et
célèbre sa vierge, Droit comme un cri, beau comme un mât, clair comme un
cierge.
Tes navires chargés de seigle et de froment Semblent de
lourds greniers d’abondance dorée, Qui vont, sous le soleil et sous le
firmament, Nourrir la terre avec le pain de tes contrées.
Le lin qu’on file à tes foyers, le chanvre vert Qu’on
travaille en tes bourgs, sont devenus la toile Dont sont faites, de l’Est à
l’Ouest, toutes les voiles Qui, la poitrine au vent, partent dompter la
mer.
Tu es le nourricier qui enseigne l’audace; Tes fils sont
paysans ou matelots, ils sont Balourds, mais forts; âpres, mais sûrs; lents,
mais tenaces : L’aventure n’est que l’élan de leur raison.
Et ta ville grandit, toujours, encor : ses
Hanses Remuent l’or fermentant en leur géant brassin; Voici qu’elle a
vaincu Venise, et sa main tient Les fortunes du monde, au creux de ses
balances.
Eclat suprême et long frisson de son orgueil.
Quand tout à coup Depuis sa tour qui prie et son havre qui
bout, Jusque sur ses campagnes Et sur leurs toits, et sur leurs
seuils, Passe le geste fou Et s’étend l’ombre au loin de Philippe deux
d’Espagne.
O fleuve Escaut, de quel recul géant, Vers l’Océan, Ont dû
sauter tes ondes, Quand s’est rué vers ta splendeur calme et
profonde, Tout un torrent féroce et bondissant De sang?
La belle gloire a déserté tes rives; Et tes espoirs ont
tout-à-coup sombré, - Larges bateaux désemparés - L’un après l’autre, à la
dérive.
Un soir mortel sur tes vagues s’est épandu. Au long des ports
qui dominent tes plaines, On t’a chargé de chaînes, On t’a flétri, on t’a
vendu. Oh ! le désert de tes lourds flots amers! Quand plus aucune
grande voile De toile, Partie avec orgueil Des vagues d’or qui allument
ton seuil,
Ne cingla vers la mer!
Hélas ! qu’il te fallut longtemps attendre Avant qu’un
cri ne soulevât tes Flandres
Si farouches jadis pour soutenir leurs droits. Escaut, tu
n’étais plus qu’une meute captive De flots hurlants entre deux rives, Dont
trafiquaient en leurs traités, les rois. Qu’un deux luttât pour t’affranchir,
sitôt les haines Se redressaient et aggravaient le poids des chaînes Que
tu traînais en gémissant. Enfin, après des ans, et puis encor dans
ans, L’homme d’ombre et de gloire, Bonaparte, mêla ta vie à sa
victoire Et assouplit ton cours hautain Superbement, aux méandres de son
destin.
Alors, tu fus géant comme naguère, Tes solides bassins de
pierre Serrèrent, Entre leurs bords, Tous les butins de fièvre et
d’or Qui s’en venaient du bout des mers et de la terre, Et sur la robe de
tes eaux Scintillèrent tous les anciens joyaux; Et sur l’avant de tes
coques bien arrimées, Les déesses aux seins squammeux Projetèrent, comme
autrefois, ton nom fameux, Dans le buccin des Renommées.
Escaut! Escaut! Tu es le geste clair Que la patrie
entière Pour gagner l’infini fait vers la mer. Tous les canaux de Flandre
et toutes ses rivières Aboutissent, ainsi que des veines d’ardeur, Jusqu’à
ton cœur. Tu es l’ample auxiliaire et la force féconde D’un peuple ardu,
farouche et violent, Qui veut tailler sa part dans la splendeur du
monde. Tes bords puissants et gras, ton cours profond et lent Sont l’image
de sa ténacité vivace, L’homme d’ici, sa famille, sa race, Ses tristesses,
ses volontés, ses vœux Se retrouvent en tes aspects silencieux. Cieux
tragiques, cieux exaltés, cieux monotones, Escaut d’hiver, Escaut d’été,
Escaut d’automne, Tout notre être changeant se reconnaît en
toi; Vainqueurs, tu nous soutiens; vaincus, tu nous délivres, Et ce sera
toujours et chaque fois Par toi Que le pays foulé, gémissant et
pantois, Redressera sa force et voudra vivre et vivre!